59. RETOUR EN AEDEN
Je suis léger, immatériel, un ensemble d’atomes en suspension.
Je n’ai plus de peau, plus d’enveloppe quelconque, plus de limites.
La température monte et mes atomes deviennent de plus en plus aériens. Ils se séparent, se répandent, tourbillonnent.
Je suis une vapeur tiède.
Je suis un nuage. Je suis mélangé à mon ami Edmond Wells. Rarement je me suis senti aussi proche d’une autre personne.
Et puis l’éprouvette dans laquelle nous flottions à l’état gazeux est reliée à un tuyau. Je suis à nouveau désincrusté de mon ami. Mes atomes particuliers sont aspirés par un courant d’air et déplacés vers un bocal beaucoup plus grand. Le bocal est placé dans une centrifugeuse qui tourne en sens inverse de la précédente. En même temps que la vitesse me fait virevolter dans mon réceptacle de verre la température baisse et je me condense.
De l’état gazeux je repasse à l’état liquide. Le froid et la vitesse continuent leur effet. De l’état liquide je repasse à l’état pâteux.
Comme disait la Bible : l’homme est de la glaise ayant reçu le souffle divin.
Je me réunis. Je me reconstruis. Plus grand, plus large, plus volumineux. Comme si mes atomes, obéissant à un plan connu, s’harmonisaient pour me rebâtir à une échelle plus large mais selon les mêmes proportions.
Je ne repasse pas par la case fœtus, je suis directement l’adulte que j’ai été. Mes yeux se solidifient pour former deux petites balles de ping-pong rouges puis blanches. Mon cerveau se creuse de sillons profonds sous ma peau translucide et mes os crâniens.
Mes ongles se sculptent alors que mes dents, tels des petits arbres, poussent en accéléré pour sortir de ma mâchoire.
Ce n’est pas douloureux, juste une sensation complètement nouvelle : se reconstituer après avoir été transformé en gaz.
Mes muscles rougissent, ma peau translucide s’opacifie. Mon cœur après quelques soubresauts se met à battre et toute ma tuyauterie reçoit le liquide nourricier pourpre qui lui amène son oxygène et son sucre.
Je revis.
La centrifugeuse ralentit et je me retrouve nu au fond d’une très grande éprouvette. Je tremble. Tous mes muscles sont bouillants, mon cœur bat vite, ma peau est recouverte d’un film de sueur. Je suis épuisé, haletant, exténué. Je vois des silhouettes qui approchent derrière le verre de l’éprouvette, je veux me relever mais je suis tellement faible que je n’arrive même plus à me tenir droit. Alors je me laisse glisser au fond de l’éprouvette, et, tassé, en position fœtale, je m’endors.
Après le monde des nuages, mon esprit glisse dans le monde des rêves, ce lieu d’apaisement où il se ressource. Un écran s’allume.
Je pénètre dans la toile. Le décor est une île, mais ce n’est pas l’île de la Tranquillité 2.
Sur une grande plage, Delphine apparaît. Elle court sur le sable fin qui imprime ses pas. Nous nous embrassons dans les vagues. Derrière nous il y a le village dauphinien de Terre 18 que j’ai créé au début du jeu d’Y, 5 000 ans plus tôt. Au loin sur l’océan des dauphins jouent. Nous nageons vers eux. Nous nous agrippons à leurs nageoires dorsales et nous bondissons au-dessus des flots en nous aspergeant.
Delphine m’indique que nous n’avons pas besoin de l’aide des dauphins, nous pouvons nous transformer en dauphins.
Alors une de mes narines se soude. Un petit évent apparaît sur mon front, mes mains deviennent palmées. Je suis en train de muter comme les premiers dauphins qui jadis ont été des mammifères terrestres et ensuite sont revenus dans l’eau. Delphine me dit que c’est l’avenir que nous allons bâtir sur l’île de la Tranquillité, une humanité aquatique. Alors je nage, avec des apnées qui peuvent durer non pas quelques minutes mais quelques dizaines de minutes. Je file en faisant onduler ma colonne vertébrale comme un poisson. Et je bondis hors des flots. Je joue avec les vagues. Je suis devenu un « Homo delphinus ». Un homme du futur, un mutant aquatique. Dans mon rêve, je joue dans la mer à nager de plus en plus vite avec un banc d’Homo delphinus similaires. Nous nageons ensemble sous l’eau puis au-dessus de l’eau. Je prends un peu de vitesse et arrive même à me redresser comme un dauphin, presque vertical au-dessus de la surface, avec juste le bas de la queue qui fend l’eau. Les dauphins nous entourent et nous apprennent à exécuter des sauts acrobatiques. J’adore cela. Delphine me parle avec des petits cris aigus beaucoup plus nuancés et complexes que la voix humaine. Elle me dit que d’autres humains ont muté ailleurs et autrement. Des hommes-écureuils décortiquent des noisettes sur les branches des arbres avant de s’élancer en planant grâce à une peau qui relie leurs bras à leurs jambes. Des hommes-taupes aveugles vivent en fouissant la Terre. Des hommes-oiseaux planent dans le ciel avec des ailes de plumes. Je réponds à Delphine que je préfère être un dauphin car pouvoir me déplacer en trois dimensions sous l’eau et au-dessus de l’eau est une sensation vraiment extraordinaire. Elle me dit que l’humanité dans son ensemble est en train de muter et que ce n’est que le prolongement logique de l’évolution. Alors je vois des hommes-requins surgir au loin. Ils ont le visage allongé, une triple rangée de dents triangulaires, des mains en nageoires à pointe compacte.
L’humanité future se transforme pour devenir ses animaux-totems.
Nous fuyons en bondissant au-dessus de la surface pour nous propulser dans l’air.
Dans mon rêve je me dis qu’il faut arrêter de fuir et je fais face aux requins. Me vient l’idée : « les dauphins frappent les requins en tapant avec leur rostre dans la zone du foie. Un fort impact sur une zone réduite pour obtenir le maximum de perforation ». La Delphine-dauphine et moi nous transformons en véritables torpilles. Je frappe le premier homme-requin qui vient vers moi. Il évite mon éperon naturel et me mord la nageoire dorsale. Nous nous replaçons face à face. Il veut à nouveau me mordre mais je fais mine de le prendre de face et au dernier moment je passe sous lui – l’avantage de maîtriser les trois dimensions –, et le perfore de mon rostre. La peau cède et mon museau fouille ses entrailles. De son côté Delphine-dauphine se bat elle aussi contre ces monstres. Finalement, grâce à notre pugnacité, nous réussissons à les mettre en fuite. Mais des traînées rouges filent de nos flancs, nous sommes blessés. Alors que j’approche des falaises je vois des hommes-aigles dans le ciel avec leurs becs crochus et leurs ailes épaisses. Sur Terre des hommes-rats approchent avec leurs longues incisives et leurs ongles-griffes.
— Ils ne me font plus peur ! lancé-je à Delphine-dauphine à petits cris aigus.
Elle me dit que j’ai encore gagné un point, maintenant que je sais affronter mes adversaires sans fuir et clamer qu’aucun ne me fait peur, je suis à 21 sur 20.
Avec Delphine-dauphine, nous nageons en profondeur, découvrant des fonds marins abyssaux. Elle s’arrête soudain, préoccupée. Je viens vers elle, alors elle enfle d’un coup et éjecte un petit bébé homme-dauphin. Il est tout clair. À peine sorti de son corps, il commence à nager et à se mouvoir, ondulant avec grâce pour rejoindre la surface.
Elle me dit qu’il est tout mon portrait. Je la remercie de tout ce qu’elle m’a appris.
Nous nous frottons le museau, puis nous remontons ensemble des profondeurs pour jaillir hors de l’eau et bondir haut dans le ciel alors que notre fils poisson s’ébat au-dessus des flots. Je sens l’air filer sur mes ailerons puis je retombe dans l’eau.
Sensation de mouillé.
Delphine…
— Michael ?
Delphine !
— Michael… Michael… c’est moi.
J’ouvre les yeux. Un visage féminin est penché sur moi. Ce n’est pas Delphine. Cette chevelure est dorée et ces yeux sont d’émeraude turquoise.
Aphrodite.
— J’ai eu si peur de te perdre, murmure la déesse de l’Amour. Mon pauvre Michael. Comme cela a dû être pénible de vivre au milieu du troupeau des mortels.
Elle me serre dans ses bras.
Je regarde la pièce autour du lit et découvre que je suis dans son palais. Ce décor rose fuchsia fait penser à un conte de fées. Sur des perchoirs quelques chérubins narquois, arc en bandoulière, posent des empennages sur des flèches de cristal. Dans des bocaux des petits cœurs à pattes, comme celui qu’elle m’avait jadis offert, sautillent d’impatience d’avoir quelqu’un à aimer.
La déesse de l’Amour m’embrasse avec fougue, mais je ne réponds pas à son baiser.
— J’ai eu peur que tu deviennes fou. Vivre au milieu des gens de Terre 18 doit être comme vivre au milieu de… singes !
— Les mortels sont des hommes et des femmes comme nous.
— Nous ne sommes plus des hommes et des femmes, corrige-t-elle, nous sommes des dieux !
Elle me serre dans ses bras, frotte ses seins contre mon torse.
— Ta condamnation à l’exil sur Terre 18 a été tellement injuste. Cela doit être bizarre de se retrouver là-bas, comme dans un… zoo.
L’endroit « bizarre » c’est ici, en Aeden. Mais ce n’est pas un zoo, plutôt un asile de fous. L’Olympe fait gonfler les ego jusqu’à la limite de la déraison, chaque dieu incarnant une forme de névrose ou de psychose. Aphrodite est l’hystérie. Zeus la mégalomanie. Ares la paranoïa, etc.
— C’était supportable. Les prétentions des mortels sont plus raisonnables que celles des dieux.
— Normal, ce sont des pièces de jeu ! Il ne manquerait plus que les pions aient des revendications !
Je me recule.
— Nous sommes nous aussi les pièces d’un jeu, rétorqué-je.
— Ce n’est pas le même jeu.
— Qui sait ?
Elle ne m’écoute plus.
— Embrasse-moi, Michael. C’est moi qui me suis donné tout ce mal pour te sortir de ta minuscule prison. Edmond Wells n’a été qu’un complice de mon projet. Maintenant nous allons pouvoir nous aimer sans que quiconque nous empêche d’être ensemble.
— Je ne t’ai rien demandé. Tout allait bien. On peut trouver son bonheur dans n’importe quel monde du dessus ou du dessous. Ce n’est pas une question de dimension, de taille ou de lieu, c’est un problème de prise de conscience.
Elle ne comprend pas ma froideur.
— Qu’est-ce qu’il se passe, Michael ? tu as l’air bizarre.
Je me lève et vais à la salle de bains me rafraîchir. Je me reconnais difficilement dans le miroir, l’expérience de Terre 18 et la transformation en nuage d’atomes m’ont creusé le visage. D’un côté cette métamorphose consciente m’a permis de savoir que je pouvais me transformer en poussière, de l’autre elle m’a rappelé la pénibilité d’être dans la chair. J’ai des cernes sous les yeux, la peau tire mon visage, je me sens nostalgique de l’état de pure vapeur. Je m’asperge longtemps d’eau glacée. Puis je trouve une toge et l’enfile, ainsi que des sandales de cuir.
— Edmond m’a dit que je devais rentrer d’urgence en Aeden. Quelle en est la raison ?
— Je ne suis pas une raison suffisante, Michael ?
Elle m’observe, déçue. Puis se redresse :
— Très bien. Je vais tout te dire. Durant ton absence il s’est passé des événements terribles ici.
Je reviens dans la chambre et la surprends les yeux baissés, embarrassée, comme si elle ne savait comment présenter le problème.
— Des événements, quels événements ?
C’est alors que j’entends des cris d’animaux. Je vais à la fenêtre et je vois deux escouades de griffons qui s’affrontent en plein ciel. Les lions à ailes d’aigle s’entre-déchirent avec des criaillements féroces. Ils tournoient et foncent en formant de grands huit. Les blessés tombent en piqué comme des avions en perdition.
Edmond Wells entre en traînant les pieds dans la pièce. L’expérience de la transformation en nuage d’atomes semble l’avoir lui aussi exténué. Il a des cernes, et sa peau est pâle.
Mon ancien instructeur en angélisme dévisage Aphrodite, il veut savoir si elle m’a déjà tout raconté. Elle fait un signe de dénégation.
Aphrodite nous invite à nous asseoir dans son salon-boudoir. Le lieu est décoré de gravures encadrées figurant les grandes histoires d’amour de toutes les civilisations, qu’elles soient de Terre 1 ou d’autres planètes. On distingue des hommes et des femmes se désirant du regard, des couples d’hommes, des couples de femmes, parfois ils sont plus de deux, parfois avec des animaux. Cette exposition nous confirme, si besoin était, que l’amour est polymorphe dans l’Univers.
Alors que les cris des griffons qui s’entre-tuent déchirent le ciel, Aphrodite ferme les contrevents et nous sert une boisson au goût de gingembre.
Edmond Wells, le front barré de contrariété, arbore un visage que je lui ai rarement vu.
— Je ne pensais pas que la situation aurait empiré à ce point, dit-il.
— Nous, les dieux, sommes habitués à dénouer vite les problèmes, mais en général, ce sont des problèmes de mortels. Cette fois aucun d’entre nous ne sait gérer ce conflit entre « pairs ».
Ils me racontent. Après mon jugement, ma condamnation et mon exil sur Terre 18, mon ex-ami Raoul Razorback, vainqueur de la Finale du jeu d’Y, a franchi en grande fanfare les dernières portes des Champs-Élysées.
— Désormais Raoul est en chemin pour recevoir sa récompense, confirme Edmond Wells.
Raoul disparu à l’horizon, les dernières portes des Champs-Élysées ont été refermées et tous les habitants d’Olympie sont retournés vaquer à leurs occupations habituelles.
Les derniers élèves de la promotion 18 ont été métamorphosés en chimères locales. Jean de La Fontaine et Rabelais sont devenus centaures.
Simone Signoret et Piaf se sont muées en sirènes. Toulouse-Lautrec est maintenant un dragon à deux têtes. Bruno Ballard, Gustave Eiffel et Georges Méliès sont des griffons, peut-être même parmi ceux qui se battent actuellement dans le ciel.
Les derniers vestiges de l’aventure évacués, les Maîtres dieux, les Charytes, les semi-dieux ont fait du nettoyage puis ont pris trois jours de congé avant d’entamer la saison avec une nouvelle promotion.
— Nous pensions recevoir des Mexicains, reconnaît Aphrodite.
Des petits angelots entrent dans la pièce et chuchotent quelque chose à l’oreille de la déesse de l’Amour. Elle se lève, nous fait signe d’attendre, puis revient avec quelques taches bleues sur sa toge. Elle dispose des perchoirs semblables à des perchoirs à perroquets. Les angelots viennent s’y poser.
Elle remet ses mèches dorées en place. Certains angelots quittent leur perchoir et viennent se poser sur ses épaules, comme des oiseaux.
La déesse leur verse un peu de nectar qu’elle leur sert dans des fleurs. Elle me tend une tasse remplie de la même boisson mais je préfère un café fort, qu’un angelot parti vers les cuisines me rapporte instantanément.
Puis Aphrodite poursuit :
— Nous les avons attendus longtemps, les fameux Mexicains. Un jour, deux jours, trois jours, une semaine, un mois. Nous ne comprenions pas pourquoi ils étaient en retard. Nous savons que parfois l’administration des anges est encombrée. Des âmes sont bloquées. On attend les retardataires un peu comme un avion attend ses derniers passagers pour décoller. Mais les Mexicains n’arrivaient pas. Nous guettions à tour de rôle la plage. Nous scrutions le ciel en attendant que les âmes élues en tombent…
Je me souviens de mon arrivée en Aeden. J’étais devenu une météorite et j’avais plongé droit dans la mer.
— … Mais rien. Par contre la visite est venue d’ailleurs. De la Montagne. Au troisième mois, c’est Zeus en personne qui a surgi de la forêt. Il était encore plus grand que lorsqu’il est intervenu pour t’autoriser à rejouer, ajoute Aphrodite. Un Zeus de 10 mètres de haut ! Il a réuni tous les habitants d’Aeden dans l’Amphithéâtre et s’est placé au centre. Il tenait une lourde besace. Puis il a prononcé un discours.
Aphrodite change de physionomie. Elle me prend le bras, nerveuse.
— Zeus a parlé de l’« Autre » Montagne. Il a révélé l’existence du Grand Dieu au-dessus des dieux.
— Le 9…, murmuré-je.
— Il l’appelle le « Dieu Créateur ». Cela nous a causé un choc. Zeus a dit avoir reçu une directive de ce dieu supérieur.
Aphrodite et Edmond se regardent, puis baissent les yeux.
— Cette directive, continue Aphrodite, annonçait que tout s’arrêtait définitivement.
— C’est une plaisanterie.
— Il a dit : « Il n’y aura pas d’élèves dieux mexicains, ni d’aucun autre peuple d’ailleurs. Plus d’autres promotions. L’école des dieux ferme. Ici tout est fini. »
Je crois me rappeler que lors de ma rencontre avec Zeus, le maître de l’Olympe redoutait déjà cette éventualité. Il pensait que le Dieu Créateur était fatigué, qu’il voulait arrêter de jouer.
Un petit angelot s’approche, se place à ma hauteur, tourne autour de moi lentement, comme une lune autour de sa planète, puis s’en va chuchoter quelque chose aux autres angelots qui éclatent de rire.
Aphrodite fait un geste et tous se taisent.
— Après cette annonce, Hermès a demandé : « Que se passera-t-il alors ?
— Il ne se passera plus rien ici, a répondu Zeus. Vous n’avez plus qu’à attendre la mort. » Là ç’a été le deuxième grand choc, Zeus a annoncé que puisque l’école fermait, il n’était plus question de perpétuer le Système. En conséquence le Dieu Créateur avait décidé de retirer le don d’immortalité à l’ensemble des habitants d’Aeden.
— Y compris à Zeus ?
— Bien sûr. Alors Zeus a dit que, pour sa part, il remontait dans son palais y dormir en attendant que le dernier sommeil vienne le chercher. Ensuite il a ouvert sa besace et en a sorti une sphère de 3 mètres de diamètre. Il a dit : « Tenez, c’est la vraie, si vous voulez vous amuser je vous la laisse en souvenir. » Puis il a pris son ankh, il a dit : « Attendez, je vais la réduire à une taille plus facile à ranger dans un musée. » Il a appuyé sur un bouton et de 3 mètres il l’a réduite à 50 centimètres.
— Il vous a livré la vraie Terre 18 ! Là où je me trouvais !
— Pour nous montrer que plus rien n’avait d’importance. Puis il a eu un grand rire triste, il s’est transformé en cygne géant et il s’est envolé vers le sommet de sa Montagne.
Je commence à tout comprendre.
— J’étais sorti de la forêt pour assister au discours de Zeus, dit Edmond Wells. Ensuite, quand j’ai entendu la révélation, je me suis mêlé aux autres. Plus rien n’avait d’importance. Les Maîtres dieux n’étaient même pas étonnés de me revoir.
— Nous étions tous sonnés. Complètement sonnés, soupire Aphrodite.
— … Comme une usine qui ferme laissant son personnel au chômage, dit Edmond Wells.
— Nos vies n’avaient plus de sens à part l’attente de la vieillesse, la maladie, la mort.
Je prends conscience que j’étais « immortel parmi les mortels ». Et que le fait d’être rentré me rend « mortel parmi les immortels ».
Humour. Paradoxe. Changement.
Je me souviens de la phrase du philosophe Woody Allen qui avait préludé à la thanatonautique : « Tant que l’homme sera mortel, il ne pourra pas être vraiment décontracté. » On peut désormais y ajouter : « Tant que les dieux étaient immortels, leur vie n’avait pas de sens. »
Et je me dis que ce n’est qu’au moment de mourir, quelques minutes avant de perdre conscience, que l’on donne une logique à la succession d’événements incompréhensibles qui bout à bout ont forgé notre vie.
— Que s’est-il passé ensuite ? demandé-je.
— Comme personne ne s’occupait de la petite Sphère Terre 18, je l’ai ramassée, signale Edmond Wells, et je suis allé me calfeutrer dans ta villa laissée à l’abandon.
Les angelots d’Aphrodite nous servent à nouveau du café. J’ai toujours l’impression qu’ils se moquent de nous, mais je suis trop passionné par le récit pour y songer. La déesse de l’Amour poursuit son récit :
— Dionysos a proposé de fêter la fin définitive des cours. Il y a eu une grande célébration, une vraie orgie. Les dieux ont bu et ont commencé à se chamailler. Mais c’est le lendemain que la situation a vraiment dégénéré. Un groupe de Maîtres dieux mécontents s’est exprimé avec à sa tête Arès, le dieu de la Guerre. Ils ont annoncé qu’ils ne se laisseraient pas mourir sans combattre. Beaucoup étaient d’accord avec lui. Il y a eu un schisme. D’un côté les Maîtres dieux qui acceptaient leur sort et de l’autre ceux qui se révoltaient contre ce qu’ils considéraient comme une injustice par rapport aux services rendus.
Aphrodite demande à boire aux chérubins et ceux-ci lui servent prestement une carafe de vin parfumé.
— Au début ils ont parlementé. Chacun a avancé ses arguments. Certains étaient pour qu’on force le Système à continuer malgré les ordres venus d’en haut. Ils proposaient de créer un nouveau gouvernement avec une assemblée de Maîtres dieux, puis d’envoyer une expédition sur la deuxième Montagne en empruntant les Champs-Élysées. D’autres proposaient de s’arranger directement avec l’Empire des Anges pour qu’il continue de nous fournir des élèves dieux à éduquer. Mais Athéna, fidèle au système ancien, voulait que nous respections les volontés de Zeus et de ce Grand Dieu Créateur inconnu. Elle a empêché d’accéder aux Champs-Élysées.
Aphrodite boit une gorgée à sa coupe, puis :
— Il s’est alors créé deux groupes. Ceux qui avaient rejoint Arès, les « rebelles », et ceux qui tenaient pour Athéna, les « loyalistes ». Les rebelles n’acceptaient d’être mis ni au chômage ni à la retraite. Ils considéraient qu’être inactifs c’était pourrir sur pied. Ils ont fini par se battre entre eux. Arès a poignardé Athéna. Elle ne bougeait plus. Cela a été terrible. Là nous avons vraiment pu comprendre ce qu’était la mort d’une déesse olympienne.
Aphrodite déglutit avec difficulté.
— Athéna saignait. Et elle ne se transformait en rien d’autre qu’en corps inerte perdant son sang. Même pas en chimère. Nous l’avons tous observée agoniser. Et nous avons commencé à saisir ce qu’était réellement la fin d’une âme. Les réactions furent diverses. Certains étaient heureux que leur existence ait la possibilité d’un chapitre final. D’autres entraient dans la peur de mourir que ressent en permanence tout mortel.
Les angelots viennent lui apporter des petits gâteaux roses et blancs. Aphrodite grignote.
— C’est alors qu’a éclaté la… guerre. Les rebelles, forts de leur premier assassinat, ont été pris d’une frénésie meurtrière. Guidés par Arès, certains Maîtres dieux, demi-dieux et chimères ont voulu passer en force pour enfoncer la porte des Champs-Élysées. Ils ont été arrêtés par d’autres Maîtres dieux, demi-dieux et chimères. Ça a été la grande bataille devant la porte des Champs-Élysées.
— Les dieux étaient comme des animaux, ajoute Edmond. Bien la peine d’être des êtres de conscience 7 si c’est pour se comporter comme des êtres de conscience 3.
— Il ne faut pas gratter longtemps pour retrouver la couche de bestialité sous la couche d’humanité, et même de divinité, reconnaît Aphrodite. Aucun camp n’a réellement gagné. Il y a eu surtout des morts parmi les chimères.
Tout à coup nous entendons des cris lointains, provenant de la zone est, où se trouve la porte des Champs-Élysées.
Je regarde Edmond Wells avec colère.
— C’est pour cela que tu m’as fait revenir, pour mourir avec les dieux alors que j’étais heureux avec les mortels ?
Aphrodite se lève. Elle touche une photo encadrée qui représente un couple d’amoureux dans lequel je reconnais le dictateur roumain Ceausescu et sa femme Elena qu’il avait promue ministre des Sciences. Le cliché a été pris quelques secondes avant qu’ils ne soient fusillés, ils se tiennent par la main, donnant à l’instant un côté presque touchant : deux dictateurs en fin de parcours liés par une affection dernière.
Aphrodite déplace le cadre et dévoile une porte blindée avec une serrure à chiffre. Elle compose un code. La porte s’ouvre et elle sort un coffre en chêne à ferronneries ouvragées et anses en cuivre. Elle prend une clef et l’ouvre.
À l’intérieur, un écrin en velours pourpre, et au milieu, ce qui me semble être un œuf bleu et blanc de 50 centimètres de diamètre.
Je m’approche, intrigué.
— Ton monde est là, dit-elle. Je l’ai temporairement récupéré. C’est de là que je t’ai sorti.
— Terre 18 ?
Edmond Wells approuve. Ainsi elle avait dit vrai, Zeus a rétréci la planète pour l’offrir aux habitants d’Olympie.
— C’est le vrai monde, pas son reflet, précise la déesse.
Je reste fasciné par la sphère dans laquelle se trouve Delphine.
— J’ai des amis là-bas.
— Tu t’es attaché à ces mortels, n’est-ce pas ? questionne Aphrodite.
— Nous sommes désormais mortels, nous aussi, il me semble, éludé-je.
— Mais beaucoup plus grands, ne serait-ce qu’au niveau de la taille !
— Cela ne change rien.
— Cela change tout. Il me suffirait de jeter cette sphère par la fenêtre pour qu’elle se brise en mille morceaux. Ils sont comme des fourmis dans un aquarium.
Elle saisit la boule de verre et, avant que j’aie pu réagir, elle la lève vers la fenêtre et fait le geste de la jeter dans le vide. Mon cœur bondit.
— NON !!!!
J’ai saisi son poignet d’un geste sec et l’ai serré très fort.
— Tu me fais mal !
Je la relâche. Elle consent à replacer la précieuse sphère dans son écrin.
— C’était le seul moyen de te faire revenir, reconnaît Edmond Wells. C’est Aphrodite qui a monté le projet « soucoupe volante chez les mortels ». C’est elle qui savait qu’on trouverait chez Chronos la machine pour te transformer en atomes puis te restituer ta taille divine.
— Et toi, Edmond, tu as cru que c’était me rendre service que de me sortir de la paix des mortels de Terre 18 pour m’entraîner dans la guerre des dieux d’Aeden ?
L’homme au visage triangulaire et aux oreilles hautes me toise avec un sourire complice.
— Ce n’était pas la meilleure chose à faire pour toi, mais pour nous, assurément, oui. Ici, la guerre entre rebelles et loyalistes va durer longtemps selon moi, nous avons des choses plus importantes à faire qu’à combattre et à mourir. Si nous n’agissons pas bientôt, tout Olympie ne sera plus que ruines et dévastation.
Mon regard n’arrive pas à quitter le coffre qui contient Terre 18.
— Que proposes-tu ?
— Profiter de ta connaissance de l’île d’Aeden que tu as observée en hauteur sur Pégase, et lancer une expédition non plus aérienne, mais maritime.
— Et ensuite ?
— Rejoindre la deuxième Montagne, et grimper à son sommet pour rencontrer le Grand Dieu Créateur.
— Quel intérêt ? La partie est finie.
— Pas si sûr, dit Aphrodite.
— Raoul avance à pied vers les Champs-Élysées.
Étant donné la distance, je pense qu’il ne parviendra au sommet de la deuxième Montagne que dans trois jours. Cela nous laisse du temps pour essayer de le rattraper par la mer, dit-il.
— Pourquoi le doubler ?
— Edmond et moi pensons que Raoul n’est pas digne de l’honneur qui lui est fait, répond Aphrodite.
— Je pense même que ce type est très dangereux. Il est intelligent, il a su s’adapter, mais il n’a pas compris l’essentiel, dit Edmond Wells.
Aphrodite approuve.
— Durant la dernière partie il représentait l’énergie neutre. N. C’est pour cela qu’il a gagné. Il a laissé l’énergie A d’amour que tu représentais et l’énergie D de domination que représentait Xavier s’annuler mutuellement. Ensuite il s’est facilement imposé.
— Un Univers dirigé par un dieu transcendé par l’énergie de Neutralité n’est pas celui auquel nous aspirons, déclare Edmond Wells.
— Nous voulons que ce soit toi qui parviennes là-haut, annonce Aphrodite. Tu as bien joué. Tu as montré que tu étais le meilleur élève dieu, tu encourageais les sciences, les arts, la créativité, l’émancipation des femmes, l’indépendance des individus. Tu es un dieu de l’énergie A. Un dieu d’Amour.
— Arrêtez. Je suis conscient de mes erreurs, de mes faiblesses, voire de mon idéalisme inadapté aux réalités. Si j’ai perdu ce n’est pas un hasard, mes mortels n’engendraient pas assez d’enfants, et ne savaient pas s’énerver au bon moment. En plus j’ai craqué, j’ai tué un dieu par esprit revanchard. Ce n’est pas vraiment le comportement d’un défenseur de l’énergie A.
Aphrodite ne se laisse pas décontenancer.
— Ta colère finale est la preuve que tu étais impliqué dans ton œuvre. Quel dieu pourrait rester indifférent aux drames que ses mortels, et même la force d’amour qu’ils représentent, ont subis sur cette planète ?
À nouveau la déesse vient se serrer contre moi.
— Avec toi nous pouvons réussir. Je n’ose pas la repousser.
— Donc, votre projet est de lancer une expédition maritime pour doubler Raoul et arriver devant le Grand Dieu Créateur avant lui. C’est bien cela ?
Edmond Wells martèle :
— Il n’y a pas de temps à perdre. Ne fais pas ta star, nous faisons tout ça pour toi, pour te hisser au sommet du Système, tu ne vas pas encore rechigner.
— C’est-à-dire, j’étais bien sur Terre 18… Edmond Wells prend le coffre de chêne et le fourre dans un sac à dos.
— S’il n’y a que ça pour te satisfaire, considère que nous devons quitter Olympie pour mettre cet objet en sécurité. Par moments le monde inconnu est plus sûr que le monde connu.
Et il conclut en me tirant par le bras pour m’entraîner :
— De nombreux mondes étrangers restent à découvrir. N’aie pas peur d’être étonné.